Charles Péguy, lieutenant du 276° R.I. de Coulommiers

Le Pion.

Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle, 
Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre.
Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre.
Heureux ceux qui sont morts d'une mort solennelle.

 

Charles Péguy - collection SAM2G
Charles Péguy - collection SAM2G

 

Charles Péguy est né le 7 janvier 1873 à Orléans (Loiret). 

Fils unique, du mariage, d’un menuisier et d’une rempailleuse de chaises, Charles a dix mois, lorsque son père Désiré, de consistance fragile, et qui avait participé en 1871, à la défense de Paris, revenu malade, meurt prématurément à 27 ans, le 18 novembre 1873.

Charles Péguy, brillant élève à Orléans, poursuit ses études à Paris, mais échoue à l’École Normale Supérieure.

Il renonce à être professeur à la Sorbonne, pour ouvrir, le 1er mai 1898, une librairie socialiste, 17 rue Cujas, à Paris.

Écrivain, poète, polémiste, et dreyfusard militant dès la première heure, il professera un socialisme personnel.

Malgré quelques brouilles de pensées politiques ou querelles avec certains dont Jean Jaurès, il est l’ami de Léon Blum, Alexandre Millerand, Émile Zola, Henri Bergson, Romain Rolland, Anatole France, Daniel Halévy, Alain Fournier …

Charles Péguy achève fin 1896, à 23 ans, son œuvre maîtresse, un drame en trois pièces : « Jeanne d’Arc »

A Paris, le 28 octobre 1897, il épouse Charlotte, la sœur de son meilleur ami, Marcel Baudouin, décédé de la typhoïde, le 25 juillet 1896. 

Marcel Baudouin avait orienté Péguy vers les idées socialistes.

Le couple Péguy aura 4 enfants : Marcel né en 1898, Germaine en 1901, Pierre en 1903 et le fils posthume, Charles-Pierre, le 4 février 1915.

Le 5 janvier 1900, Péguy fonde à Paris, la revue socialiste : 
« Les Cahiers de la Quinzaine » (8 rue de la Sorbonne : plaque commémorative). 
Il y participe activement, en rédigeant des œuvres mystiques, poétiques, ou politiques.

En 1907, il redevient fervent chrétien, et en juin 1912, Péguy fait à pied, le pèlerinage, aller-retour, de Palaiseau où il réside, à Chartres. 
(Alain Fournier, l’accompagnera jusqu’à Dourdan). 

En juillet 1913, Péguy renouvellera ce pèlerinage de 3 jours.

En août 1914, au cours de la mobilisation, après avoir rendu visite à ses amis proches, et s’être réconcilié avec d’autres, Péguy part, avec détermination pour le combat. 

Son œuvre, inconnue du grand public, sera révélée après sa mort.

Lieutenant de réserve, il part en campagne dès la mobilisation, dans la 19e compagnie du 276e régiment d’infanterie de Coulommiers.

Le 5 septembre 1914, au début de la bataille de la Marne, devant Villeroy, près de Neufmontiers-lès-Meaux, il meurt au combat, tué d’une balle au front alors qu’il exhortait sa compagnie à ne pas céder un pouce de terre française à l’ennemi.

Malle et couvre chef
Source : Musée de Villeroy 14-18

Le 22 juin 1930, dans un square d’Orléans, près du faubourg, où il est né, un buste sculpté par Paul Niclausse est inauguré.
(Paul Niclausse 1879-1958 a vécu longtemps à Faremoutiers en Seine-et-Marne).

Étaient présentes entre autres, madame veuve Charlotte Péguy (1879-1963), madame Péguy mère, et la veuve de Claude Casimir-Périer, la comédienne Simone (1877-1985), qui fut la maîtresse d’Alain Fournier.

Victor Boudon, soldat au 276e RI, parle des derniers instants de Péguy dans son livre « Mon Lieutenant Charles Péguy » chez Albin Michel :

Au moment de la mobilisation à la gare de bel Air raccordement à Paris .. qui est ce Lieutenant, paraissant si cordial dans sa sévérité, (on) me répond :


« C’est le lieutenant Péguy ».
...Péguy... ?
Ce nom ne me dit rien et je suis loin de penser qu'il s'agit de Charles Péguy, l'écrivain et poète, fondateur et animateur des « cahiers de la quinzaine » ainsi que je l'apprendrai plus tard. 
Trop tard…lieutenant de territoriale, maintenu sur sa demande au même régiment de réserve (le 276e RI) et à la même compagnie (la 19e) auxquels il était affecté depuis 1905. »


 Le lendemain de la mort de Péguy, un adjudant apprit aux hommes parlant des morts de la veille : 

« Et Pierre nous apprit alors, qui était notre lieutenant, le Péguy, l’écrivain, polémiste et poète que nous avions tous ignoré : Notre « Pion ».

C’est ainsi que ses hommes le nommait.
 
Sur la mort de Péguy, Victor Boudon écrit :
« Nous avançons toujours, tandis que marchent côte à côte, légèrement en avant de nous, revolver au poing et dirigeant la marche le capitaine Guérin et le lieutenant Péguy… »

Ils avancent difficilement sous le feu et s'arrêtent derrière un talus. Les balles sifflent et l'infanterie française répond. 

Les Allemands sont presque invisibles dans leur tenue couleur terre, alors que les Français en rouge et bleu constituent de belles cibles sur ces découverts.

« …Notre mouvement est parfaitement mené, mais étant nous aussi sans une ligne de feu de soutien, et sans tir de protection d'artillerie, nous sommes très certainement sacrifiés. »  Écrit Boudon.
 
« Il est au milieu de nous, insouciant des balles qui le visent et le frôlent., debout, courageux, courant de l'un à l'autre pour faire activer le feu... »

Le tir des français oblige l'ennemi à reculer, et il se replie sur les hauteurs, quittant les rives du ruisseau bordé d’arbres où ils se tenaient jusqu'alors. Voyant cela et malgré la chaleur et la fatigue arrive l'ordre « En avant ! »

Les hommes courent, se couchent dans les betteraves, les chaumes ou l'avoine vers les positions allemandes. L'ennemi a conservé en place ses mitrailleuses pour couvrir la retraite. Ces mitrailleuses prennent les troupes sous un feu croisé meurtrier et fauchent des rangs entiers de fantassins.

Le capitaine Guérin tombe. 

« Tirant son épée du fourreau et la pointant dans la direction de l'ennemi, alors Péguy crie : 

« Le capitaine est tombé ! …
Je prends le commandement ! 
...suivez-moi ! 
…En avant ! 
…à la baïonnette !»
 
« Les mascinengewehr » allemandes nous tirent comme une envolée de moineaux. 

Cependant un premier bond, suivi d'un second, porte notre aile droite menée par Péguy, cent cinquante mètres en avant… »


« Et maintenant aller plus loin, en unique vague d'assaut, sans une ligne de soutien en arrière nous protégeant de ses feux, sur un terrain où la pente déclinante vers le ru, et surtout la grande visibilité de nos uniformes, font de nous de superbes cibles vivantes rouges et bleues, n'ayant plus par suite de notre tir que trente à quarante cartouches par homme et dans l'impossibilité d'en être réapprovisionnés, c'est une folie, c'est courir à un massacre certain, et au surplus inutile.... Nous n'arriverons pas dix ! ...»

« Mais pris dans l'ambiance forcenée du combat nous n'avons pas le temps de connaître la peur......»

« Cependant la violence du feu ennemi est telle que force est à Péguy de commander un arrêt dans la marche.
« Couchez-vous ! ... hurle-t-il, et feu à volonté... »
Mais lui reste debout, en avant de nous, la lorgnette à la main, dirigeant le tir, héroïque dans l'enfer. »

Sur la gauche, le lieutenant de La Cornillère, tombe. 

Les hommes tirent ce qu'ils peuvent tentant de se protéger.

Le feu des mitrailleuses ne s'arrête pas. Beaucoup tombent. « À tout instant ce sont des cris, des râles. » ......

« Cependant le lieutenant Péguy, lui, est toujours debout, malgré nos cris de 

« Couchez-vous ! 

Glorieux fou dans sa bravoure, sourd à nos appels de prudence, agacé, énervé par cette lutte inégale dont il voit et comprend mieux que nous le danger. 

Devant les cris et les appels des blessés qui se font de plus en plus angoissés et pressants, il hurle avec une énergie rageuse 

« Tirez ! Tirez ! Nom de Dieu ! ....»

D'aucuns lui crient, et je suis de ceux-là « : Nous n'avons pas de sac mon lieutenant, nous allons tous y passer ».

« Ça ne fait rien crie Péguy, dans la tempête qui siffle plus fort que jamais, moi non plus je n'en ai pas ! 

Voyez, tirez toujours !»

« Et se portant à notre alignement, sa lorgnette à la main, explorant les lignes allemandes, il se dresse comme un défi à la mitraille, sous le feu toujours plus violent des mitrailleuses ennemies » ...

« Au même instant, une balle meurtrière brise ce noble front.
Il est tombé, tout d'un bloc, sur le côté, et de ses lèvres sort une plainte sourde, comme un murmure, une dernière pensée, une ultime prière :

« Ah ! Mon Dieu ! …Mes enfants ! ... ».

Et la lutte est terminée pour lui. ».

Tombe Péguy Villeroy - Collection Musée 14-18 Villeroy
Tombe Péguy Villeroy - Collection Musée 14-18 Villeroy