Extrait provenant du récit de Victor Boudon de ses souvenirs de guerre, intitulé Avec Charles Péguy : de la Lorraine à la Marne, août – septembre 1914, publié en 1916, avant d’être réédité lus tard sous le titre Avec mon Lieutenant, Charles Péguy.
« Nous avançons toujours, tandis que marchent côte à côte, légèrement en avant de nous, revolver au poing et dirigeant la marche le capitaine Guérin et le lieutenant Péguy… »Ils avancent difficilement sous le feu et s’arrêtent derrière un talus. Les balles sifflent et l’infanterie française répond.
Les Allemands sont presque invisibles dans leur tenue couleur terre, alors que les Français en rouge et bleu constituent de belles cibles sur ces découverts.
« …Notre mouvement est parfaitement mené, mais étant nous aussi sans une ligne de feu de soutien, et sans tir de protection d’artillerie, nous sommes très certainement sacrifiés. » Écrit Boudon.
« Il est au milieu de nous, insouciant des balles qui le visent et le frôlent., debout, courageux, courant de l’un à l’autre pour faire activer le feu… »Le tir des français oblige l’ennemi à reculer, et il se replie sur les hauteurs, quittant les rives du ruisseau bordé d’arbres où ils se tenaient jusqu’alors. Voyant cela et malgré la chaleur et la fatigue arrive l’ordre « En avant ! »
Les hommes courent, se couchent dans les betteraves, les chaumes ou l’avoine vers les positions allemandes. L’ennemi a conservé en place ses mitrailleuses pour couvrir la retraite. Ces mitrailleuses prennent les troupes sous un feu croisé meurtrier et fauchent des rangs entiers de fantassins.
Le capitaine Guérin tombe.
« Tirant son épée du fourreau et la pointant dans la direction de l’ennemi, alors Péguy crie :
« Le capitaine est tombé ! …
Je prends le commandement !
…suivez-moi !
…En avant !
…à la baïonnette !»
« Les mascinengewehr » allemandes nous tirent comme une envolée de moineaux.Cependant un premier bond, suivi d’un second, porte notre aile droite menée par Péguy, cent cinquante mètres en avant… »
« Et maintenant aller plus loin, en unique vague d’assaut, sans une ligne de soutien en arrière nous protégeant de ses feux, sur un terrain où la pente déclinante vers le ru, et surtout la grande visibilité de nos uniformes, font de nous de superbes cibles vivantes rouges et bleues, n’ayant plus par suite de notre tir que trente à quarante cartouches par homme et dans l’impossibilité d’en être réapprovisionnés, c’est une folie, c’est courir à un massacre certain, et au surplus inutile…. Nous n’arriverons pas dix ! …»
« Mais pris dans l’ambiance forcenée du combat nous n’avons pas le temps de connaître la peur……»« Cependant la violence du feu ennemi est telle que force est à Péguy de commander un arrêt dans la marche.
« Couchez-vous ! … hurle-t-il, et feu à volonté… »
Mais lui reste debout, en avant de nous, la lorgnette à la main, dirigeant le tir, héroïque dans l’enfer. »Sur la gauche, le lieutenant de La Cornillère, tombe.
Les hommes tirent ce qu’ils peuvent tentant de se protéger.
Le feu des mitrailleuses ne s’arrête pas. Beaucoup tombent. « À tout instant ce sont des cris, des râles. » ……
« Cependant le lieutenant Péguy, lui, est toujours debout, malgré nos cris de « Couchez-vous ! »
Glorieux fou dans sa bravoure, sourd à nos appels de prudence, agacé, énervé par cette lutte inégale dont il voit et comprend mieux que nous le danger.
Devant les cris et les appels des blessés qui se font de plus en plus angoissés et pressants, il hurle avec une énergie rageuse
« Tirez ! Tirez ! Nom de Dieu ! ….»
D’aucuns lui crient, et je suis de ceux-là « : Nous n’avons pas de sac mon lieutenant, nous allons tous y passer ».
« Ça ne fait rien crie Péguy, dans la tempête qui siffle plus fort que jamais, moi non plus je n’en ai pas !
Voyez, tirez toujours !»
« Et se portant à notre alignement, sa lorgnette à la main, explorant les lignes allemandes, il se dresse comme un défi à la mitraille, sous le feu toujours plus violent des mitrailleuses ennemies » …
« Au même instant, une balle meurtrière brise ce noble front.
Il est tombé, tout d’un bloc, sur le côté, et de ses lèvres sort une plainte sourde, comme un murmure, une dernière pensée, une ultime prière :« Ah ! Mon Dieu ! …Mes enfants ! … ».
Et la lutte est terminée pour lui. ».